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MessageSujet: ▷ Vous aimez Miró ? Lun 14 Mar - 22:39
Chieko Ikeda

Vous aimez Miró ?

Sur la baie de Nagasaki s’étendent les longs bras orangés du soir qui tombent. La ville s’agite, on quitte les bureaux pour rejoindre sa femme, son amante ou son bar. Dans les bureaux, qui s’élèvent droits comme des I vers les nuages nocturnes, on envoie les deniers mails, on ferme les dernières portes, on soupire une dernière fois. C’est un soir un peu morne, mais un joli soir. C’est dommage qu’il ressemble au soir d’hier, il aurait pu être exceptionnel.

Pour Chieko, pendant les soirs ratés qui ne devraient pas l’être, il faut prendre de la hauteur. Elle laisse le temps filer lorsque vient l’heure de quitter le travail. C’est important, de ne pas maîtriser les minutes qui passent. Chieko traîne, tourne sur la pointe de ses pieds qu’elle trouve trop grands, souffle sur son thé trop chaud. Chieko regarde son visage symétrique, elle se trouve jolie, elle a fini de travailler et le soir est morne, et la jeune femme attend l’heure parfaite pour prendre de la hauteur. Elle tresse quelques mèches de ses cheveux, puis défait son ouvrage. Elle s’entraîne à sourire, et ouvre un peu sa baie vitrée. Elle aime le bruit que fait la porte vitrée qui s’ouvre, comme quelque chose qui se décolle. Discrètement, comme si c’était quelque chose qui ne se fait pas, elle guette l’horloge de sa cuisine. Le temps est si long, pendant les soirs mornes, mais ça y est, il est l’heure.

Il est vingt heures. Chieko emprunte un chemin de terre à l’extérieur de la ville, il monte vers les reliefs de Nagasaki. Il est bordé d’arbre hauts et verts. C’est le printemps, ils fleurissent et se gonflent de feuilles larges et colorées. C’est un moment privilégié, dans la vie de Chieko, elle aime le vivre seule, car il est silencieux. Seul le bruit de sa respiration saccadée par l’effort l’accompagne jusqu’au but tant attendu.

C’est une bâtisse traditionnelle qui sent le thé vert et le chaud. Le bambou craque sous les pas légers de la jeune fille, qui dépose ses affaires à l’accueil. Ils se connaissent bien, elle vient souvent se détendre en silence dans l’eau brûlante que prodigue la Terre. Ils se connaissent mais ne se parlent pas. Chieko ne veut rien briser de sa quiétude silencieuse, elle sourit, s’incline, et disparaît au détour d’un couloir de bois sombre. Elle se demande toujours quel bois c’est. C’est un joli bois qui brille malgré l’humidité ambiante. Elle le caresse du bout des doigts, en entrant dans un petit casier à taille humaine. Dans son écrin de bois précieux, elle étire ses mains, ses bras son dos. Chieko sourit, elle est si bien dans ce vestiaire rien que pour elle, elle sait qu’elle sera bientôt nue, que la vapeur pourra courir sur sa peau, et pour ça elle n’a qu’à suivre son rituel sacré.

Chieko commence par lentement relever son haut. Aujourd’hui, c’est une chemise en lin écru. Elle pince les ourlets du bas du vêtement en croisant ses poignets. Et lentement, elle remonte ses bras, qui tendent inexorablement vers ses épaules menues, qui pourtant ne laissent présager aucune faiblesse chez la jeune femme. Son ventre plat se dévoile, blanc, percé d’un nombril discret, que l’on distingue à peine. Elle laisse le tissu glisser sur sa peau, et ses bras se dénouent, au-dessus de ses cheveux d’ébène. Le lin est tombé, seule résiste le gaze de sa brassière légère. Chieko laisse le temps glisser sur ses seins presque nus, et ses doigts sur sa peau de calcaire. Ils caressent sa taille libre, et descendent sous son ventre. Aujourd’hui, ses doigts sont froids, et sur sa peau se dessinent des frissons mouchetés. Malgré tout, elle continue son rituel, rythmé par le bambou du bassin, près d’ici, qui tape la roche avec souplesse, qui apaise les âmes reposées dans un silence qui pourrait être trop dur.

Le jean, agressif et épais, se détache de sa peau. Il est rigide, serre ses cuisses courbées et marque ses genoux. Chieko se regarde, effleure ses fesses du bout de ses ongles. Elle ne les voit pas bien, dans la vie de tous les jours, elle pense qu’elles sont belles. Quand elle les touche, elles sont douces, et fermes. Elle craint qu’elles soient trop plates, comme ses seins. Mais Chieko efface bien vite ces vilaines idées noires, et longe la bordure de dentelle pêche en dessous de ses fesses. Elle aime bien cet endroit, la pliure y est douce, chaude, presque moite, c’est confortable.

Chieko est seule dans la cabine de bois, et tout ce qui lui reste, ce sont deux tissus légers qui couvrent ses intimités, qu’elle connait à peine. Elle s’en fiche, elle ne veut pas se découvrir ce soir. Pas dans cette cabine. Pas toute seule. Elle laisse aller ses hanches à gauche, à droite, déguste la sensation de la dentelle sur l’arrière de ses genoux. Une bretelle après l’autre, elle redécouvre la sensation divine de l’air humide entre ses seins ronds. La voilà libre de tout ce qui peut emprisonner son corps de femme. Pas de miroir, dans la cabine, elle s’admire en fermant les yeux, et s’étire avec souplesse. De ses talons, fermement posés sur le bois mouillé de la cabine, jusqu’à la pointe de ses doigts, elle ressent le flux de son énergie. Chieko est spirituelle, elle s’écoute vivre un bref instant, dans sa boîte silencieuse.

Elle se décide, dans sa serviette en éponge, et tend son pied en dehors de sa cabine si confortable. Sa sérénité s’efface un instant, quand elle entre dans les premiers bains de la source. C’est une étape obligatoire, Chieko le sait. C’est l’hygiène. Des femmes parlent, rient et piaillent dans un brouhaha léger qui résonne dans la tête vide de Chieko. Elle voudrait être seule. Elle s’applique à laver avec soin toutes les parties de son corps. Là encore, le rituel est précis. Il faut commencer par attacher ses cheveux, sans avoir l’air négligé. La jeune femme les enroule en un chignon dont seules dépassent quelques mèches, soigneusement sélectionnées. Elle les enroule autour du bout de ses doigts, et les fais retomber au bon endroit. Ils deviennent long, elle pense qu’elle devrait les couper, mais elle pense vite à autre chose. Il faut laver les pieds. Ceux de Chieko sont fins, mais ils sont longs. Sa voisine, à gauche, à le pied menu, comme ceux des belles femmes. Mais elle a la cheville épaisse, et lorsque Chieko remonte le long de son mollet, elle est rassurée. Elle a de jolies jambes étendues et galbées. Elle caresse ses cuisses de mousse, et ça sent bon. Entre elles, il fait chaud, et la peau est douce. Le rituel consiste à remonter tout le long du corps, mais Chieko ne le fait pas très bien. Elle n’aime pas ce bain plein de bruit, les femmes qu’elle ne connaît pas peuvent voir ses seins, ses fesses. Elle s’enfuit vite, à pas de louve.

A l’extérieur, on sent l’air glisser sur des endroits qui ne connaissent jamais la sensation fraîche du vent. Chieko aime faire quelques pas sur les pierres naturellement chaudes de l’onsen. Il y a un peu de monde, ce soir, mais elle trouvera sa place, entre deux rochers. Des fois, elle soupçonne qu’ils soient faux. Elle s’en fiche, elle y pose son dos. Les premiers pas dans l’eau brûlante font frémir le corps, ils tendent les épaules et nouent le ventre. Elle aime ces premiers pas douloureux, qui, une fois les fesses passées, deviennent divins. Les muscles, avec la chaleur, se détendent. Elle a la sensation de fondre, d’être enveloppée de bonnes choses. Chieko pense qu’en entrant dans l’eau brûlante, on retrouve notre état primaire. Elle pense que lorsque l’on appuie son dos contre la pierre, nous recevons l’énergie de la Terre. Elle pense que l’on revit dans l’eau chaude.

Elle pense, Chieko, contre son rocher. Elle pense aux gens qui, comme elles, s’appuient sur les rochers brûlants. Elle pense qu’ils sont heureux, dans l’eau. Elle pense qu’elle te connaît. Chieko, elle pense qu’elle t’a cherché. Si longtemps. Elle pense te voir, voir tes cheveux brillants sous la lune d’argent. Tes cheveux qui brillaient sous le néon du musée.

« Vous avez vu ce type ? »

Non, elles ne l’avaient pas vu. Tu n’avais attiré le regard que de Chieko, il y a cinq ans. Mais Chieko se laisse croire qu’elle n’y pense plus, quand elle enfonce son nez dans l’eau bouillonnante. Elle pense qu’elle aime bien ces cheveux qui brille, et ces yeux clos. Où est l’autre œil ? Qui étais-tu il y a cinq ans ?

« Vous avez vu ? »

Non, elles n’ont pas vu. Mais Chieko, elle, elle t’a bien vu. Tu te tenais bien droit, devant la toile. Tes cheveux étaient plus longs, elle s’en souvient bien. De là où elle était, elle voyait cet œil, il était bien ouvert. Ce soir il se repose. Mais où était l’autre ? Elle ne se souvient plus, où était l’autre putain où étais-tu pendant cinq ans ? Qui étais-tu ?

Tout est plus long, dans l’eau. Tout est plus lent. Chieko était lente, quand elle glissait dans l’eau. Où étais-tu pendant cinq ans ? Qui avais-tu été pendant cinq ans ? Etait-ce toi, l’inconnu du musée ? Elle s’approche, avec lenteur, elle regarde la crevasse blanchâtre qui traverse ton visage. Où était-il putain, où étais-tu, que voulait-elle en effleurant ton épaule, presque malgré elle. Son regard mordoré a rencontré la glace de ton œil. Elle n’a pas scié, Chieko, et ses doigts ont serré sa serviette. Elle a eu le souffle coupé, quand l’homme du musée lui a tenu tête. Il avait bien le double de son âge, l’homme du musée. Mais il se tenait droit devant elle, comme devant le tableau. Chieko, elle n’a pu que murmurer, entre deux coups de Shishi-Odoshi

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MessageSujet: Re: ▷ Vous aimez Miró ? Mar 15 Mar - 12:48
Kishinozono Tetsuya
__Le regard perdu dans des pensées qui ne font qu'endurer de nombreuses questions. Sur le lendemain. Sur l'heure. Sur l'occupation prochaine. Sur la vie en elle-même. Nombreuses réponses sont au rendez-vous, malgré la population proche du zéro autour de ta personne. Il n'y a que la musique qui te berce. L’œil clos, ce guide t'accompagne vers un chemin que ton imagination se dépêche de construire. Une route. Du macadam. Des arbres. Des véhicules. Un long parcours se situe devant l'image fabriquée, qui colle parfaitement avec l'ambiance que produit le vinyle. Il n'est pas correct de dire que cette douce mélodie est une torture psychologique. Elle est ancrée dans les années soixante-dix et, cela fait partie de son enfance, lorsque le grand gaillard n'avait que sept ou huit ans. Le genre de vie qu'ils cataloguent comme ennuyante, pour cause et seule habitude, les technologies récentes. Ces consoles et ces jeux vidéos. Ces ordinateurs et cette connexion internet. Il n'y avait rien de tout ceci vingt ans plus tôt. Les jeunes enfants de l'époque s'amusaient avec tout et n'importe quoi. Jouer aux billes. Faire des avions en papier. Les soirées ne sont plus les mêmes qu'autrefois. Le monde change beaucoup trop vite. Hallucinant. Les mentalités changent d'une vitesse éclair.

__Le fil conducteur rompu. La musique s'estompe. Que faire ensuite ? D'une heure pareille, un bon bain avant un bon dîner n'en serait que très gratifiant. Quel jour est-on ? Nous sommes jeudi. Jeudi soir. Dix-neuf heures et trente-et-une minutes. Le blondin se lève de son vieux fauteuil, vieux croulant qu'il est. Ton corps dégage une odeur particulièrement semblable à la transpiration, cette odeur de sueur qui ne quitte cette peau qu'une fois la bonne odeur d'un savon au contact de l’épiderme. Qu'il en soit ainsi, ce n'est pas un énorme problème. Cependant, des objets sont d'une importance capitale. Que faire sans l'outil qui permet d'ouvrir une porte ? Que faire sans billet pour payer la note d'un restaurant ? Que faire sans l'attirail, obligatoire ou facultatif, pour bien profiter d'un bain public, en plein air qui plus est ? Rien. Il s'équipe donc du nécessaire avant de quitter sa demeure.

__Le chemin n'est aucunement trop long ni trop éreintant. Il dégage l'aspect d'être rapide et direct. Puisque ce lieu sacré ne se trouve qu'à dix ou vingt mètres du lieu d'habitation d'un quadragénaire qui n'est pas prêt d'être de l'autre côté de la ligne. Plus le corps avance, plus la chaleur l'envahit. Cette merveilleuse odeur qu'il hume en inspirant tantôt faiblement, tantôt fortement. Tout en expirant lentement avec cette excitation qui fait battre son cœur de façon exaltante. L'homme entre dans cette battisse de bois toujours aussi attirant du regard, saluant le propriétaire des lieux avec un sourire communicatif. Enfin. Le grand moment. Ce dernier part en direction des cabines afin de proprement se dévêtir des vêtements qui le rendent décent aux yeux de l'entourage. Une chemise blanche, d'une transparence légère, dont les boutons se déboutonnent au rythme d'un petit air agréable à l'oreille. Le vieux fredonne. Très souvent. Le tissu qui recouvre le haut de son corps glisse le long de ses bras, dévoilant ses pectoraux et son ventre à la paroi blanchâtre en face de sa physionomie. Le bas de vêtement ne tarde pas de rejoindre cette lancée. Tout comme le reste. L'individu sort de la cabine, une courte serviette autour de la taille.

__Ce qui vient ensuite est un brouhaha. Des hommes discutent. Le chevelu rejoint cet attroupement afin de communiquer de sujets juteux. Les femmes. Le travail. Les passe-temps. Ainsi de suite. Pendant que l'un se frotte le dos, les autres participent au débat enflammé sur la gent féminine. L'oreille attentive d'un homme est une arme fatale, surtout pour ce genre de discutions, d'un passionnant hors du commun. D'un œil attentif, également. L'observation est un atout principal pour l'élaboration d'un jugement. Utile pour faire l'objet d'une comparaison d'un corps à un autre. D'ailleurs, le blond devient rapidement le nouveau débat. Une telle carrure. Une telle prestance. Cela ne se voit pas au coin de n'importe quelle rue d'un coin paumé. Il quitte cependant cette bande de joyeux lourons après quelques mots d'échanger. C'est-à-dire, un véritable monologue. Bavard un jour, bavard toujours. Ce même sujet de discussion foule les pierres chaudes qui sont, en quelque sorte, un avant-goût de la température de l'eau. Eau qui recouvre son corps jusqu'au cou une fois à l'intérieur. La paupière close, avec pour seule ambiance, la respiration des deux ou trois personnes ici présentent et du rythme apaisant d'un bambou qui frappe la pierre.

__Combien de minutes. Combien de secondes se sont écoulées depuis cet instant ? Nul ne le sait, la notion du temps n'est d'aucune utilité dans l'instant actuel. Le temps n'est pas une priorité. Le mouvement de l'eau en est une. Un indice sur le départ d'autrui, sur l'entrée d'un autre. Une personne est partie. Une autre est venue. Cette seule indication est suffisante pour savoir ce qu'il se passe autour. Puis, plus rien. Cela semble être une éternité avant qu'un sensuel mouvement de l'eau daigne venir. Quelqu'un s'approche ? Quelqu'un change de place ? Soudainement, un contact physique interpelle la concentration du barbu. Un œil bleu se dessine dans cette vapeur singulière, cette magnifique couleur trace une trajectoire vers cette femme qui lui pose une question, dans le calme ambiant.

__« Vous aimez Miró ? »

__Cette jeune femme. Ravissante elle est. Ses yeux. Ses cheveux. Cet air mignon. Cet âge qui est l'équivalent de la moitié de l'homme possédant une barbichette. Cette beauté que l'on ne peut décrire en un mot. Il en faudra des millions afin d'en être pleinement satisfait. Sidérant. Les estimations sont ce qu'ils sont. Entre vingt et vingt-cinq ans. Et surtout, le début d'une conversation. Les artistes. Un bien beau début qui commence par une splendide et belle soirée étoilée.

__« Cet artiste grandiose d'un pinceau expressif. Paix à son âme. Le message qu'il dévoile à travers ces toiles est... Désolé, me revoilà bon pour repartir sur un monologue lourd de sens. C'est un artiste que j'apprécie énormément. Et vous. Aimez-vous les toiles de Miró ? »
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MessageSujet: Re: ▷ Vous aimez Miró ? Jeu 17 Mar - 1:49
Chieko Ikeda

Vous aimez Miró ?

Un pinceau expressif.

Les mots s’effacent dans la vapeur chaude de l’onsen. Les lèvres de l’homme que Chieko connaît si peu s’agitent, et elle les aime d’un amour éperdu. Elles sont fines et longues, on les voit à peine dans ce visage anguleux et blafard. Sur son bouc aux poils clairsemés de gris, la jeune femme devine les gouttes de sueur qui se cachent et se glissent dans la barbichette drue de l’esthète. Elle semble sauvage, « elle pique », se dit Chieko, mais elle brille sous la lune qui maintenant déploie ses rayons d’argent. Elle est comme un pinceau, on pourrait la plonger dans de la peinture rouge pour tracer une ligne douce sur un corps bleu. Chieko pense qu’elle est bleue, un peu foncée, mais bleue quand même. Cet homme, il est jaune, mais il porte bien le rouge.

Il la regarde de son œil unique. L’azur parcourt ce que l’eau ne cache pas de la jeune fille, il transperce et glace. C’est lui, il regardait Chieko comme il regardait la toile, cinq ans auparavant. Il caresse la courbe délicate de son menton, du haut de son regard gelé, et il relève son menton d’un air concentré. Au musée, Chieko avait aimé la position de ses pieds, mais elle ne les voit pas ce soir. Ce soir, elle aime ses joues creusées par le temps, parsemées de poivre et de sel. Ce soir, elle aime les ailes de son nez qui se gonflent à peine. C’est un homme discret et silencieux, qui économise ses phrases. Chieko ne comprend pas pourquoi il ne veut pas parler très, très longtemps de Miró, pourquoi il se contente de demander si elle aime aussi. Quelle question.

« J’aime bien, oui. J’ai toujours aimé la géométrie. »

Elle ne sait pas quoi dire, Chieko, parce que tous les mots lui semblent dérisoire. Elle n’a rien à dire, parce qu’elle doit juste admirer la toile de l’homme qui l’a hantée pendant cinq ans. Elle s’attendait à autre chose, un sentiment plus exaltant. L’attente était plus excitante que la découverte brutale et soudaine d’un homme qui ignorait son existence. Chieko penche malgré elle son visage vers son épaule, pour mieux voir l’inconnu du musée. Elle est surprise, il a cet air pensif qu’elle avait remarqué il y a cinq ans. Il s’était peint dans sa tête, comme s’il était voué à ne jamais disparaître.

« Vous m’aviez déjà vue ? »

Elle est contente d’avoir su poser la véritable question, celle que l’on pose normalement. Elle veut demander s’il l’aime, si elle est une toile de maître, si cette rencontre est assez surréaliste pour qu’il se souvienne de ces cheveux noirs, il y a cinq ans.

Il y a cinq ans.

Chieko est étudiante en psychologie. Ce ne sont pas des études faciles, elles demandent de la patience et de l’attention. Elle est à l’université de Kyoto, et là-bas, la vie est tranquille. Elle rentre parfois chez ses parents le week-end, ils lui donnent des légumes qu’elle cuisine pour ses bentos. Chieko partage ses bentos avec ses amies de la fac, et le soir, elle traîne dans les vieux quartiers de la ville. Elle fait du yoga, et caresse les chats errants. On s’ennuie à Kyoto, la vie est lente. Chieko danse mais son appartement est petit. Son monde est peti. Il est long comme l’automne qui sanglote à sa fenêtre.

« Chieko, tu veux pas qu’on voyage ? »

Ses yeux étincellent. Elle imagine Paris, Londres ou New York. Elle imagine les cheveux blonds d’une femme parfumée dans une rue fleurie de Hong Kong. Elle sourit quand même, quand le bus les dépose à Nagasaki. C’est joli quand même, Nagasaki. Et puis ça rentrait dans leur budget. Ses amies rient déjà, et lui prennent la main.

« Regarde, il y a la mer, là-bas ! »

Chieko n’aime pas trop la mer, mais Chieko sourit. Elles sont heureuses d’être là, elles sont belles, même si elles sont emmitouflées dans leurs doudounes. On est en novembre, et cette année, à Nagasaki, il fait froid. Yuka a une écharpe rose, et elles rient beaucoup avec Momo car elle aussi, elle a une écharpe rose. Chieko, elle, a les cheveux longs et noirs, et son écharpe et bleue. Ce soir, elles se serrent dans une chambre d’hôtel qu’elles n’ont pas payé cher. Il sent mauvais et les lits ne sont pas très confortables, mais elles sont ensembles, et Chieko est heureuse que sa vie lente soit ennuyeuse ailleurs qu’à Kyoto.

« Demain on va aux beaux-arts ! »

Chieko a dit oui. Elle ne connaît rien à l’art, encore moins à l’art espagnol, mais elle aime bien les musées. Ils sont silencieux et quand les tableaux ne l’intéressent pas, elle joue en silence à inventer la vie des visiteurs. Momo lui parle de Picasso, car elle adore sa période bleue. Suzu râle car elle voulait voir les vagues depuis le mont Inasa. Elles sont belles, les filles, volatiles comme des plumes dans les allées. Chieko se perd un peu dans les couloirs blancs du musée, mais elle apprend qu’elle aime bien Miró. Elle aime le blanc cassé de ses toiles.

C’est aujourd’hui qu’il apparaît. L’homme au Miró. « Vous avez vu ce type ? » Ses amies ne sont plus là. Elle est seule, Chieko, face à la barbiche blonde qui admire « la femme rêvant de l’évasion ». Chieko ne l’a appris que bien plus tard, le nom de cette toile. Cet homme est vieux, il admire une femme que Chieko pense nue, enfermée au cœur d’un canevas à la vie lente. Il l’admire, et en redressant son menton, il caresse de son œil bleu la courbe de son petit sein. C’est aujourd’hui qu’il la regarde, le menton dressé.

Un long coup de pinceau traverse son visage. La trace est à peine visible dans la vapeur, mais de son regard ambré Chieko le redessine. Elle imagine que c’est douloureux, mais elle n’arrive pas à savoir si c’est une douleur qu’elle connaît, qu’elle peut juger. Elle veut lui demander ce qu’il s’est passé, mais Chieko sait que ça ne se fait pas. Elle remonte à peine sa serviette, qui glisser sur sa poitrine à cause du poids de l’eau. C’est vrai qu’elle est restée silencieuse longtemps, mais elle aime son regard intrigué. Elle aime le voir gêné. Elle l’a attendu si longtemps, elle se demande quel homme il est.

« Pardon, c’est impoli. Je m’appelle Chieko, j’ai dû vous confondre avec quelqu’un que j’ai rencontré plus tôt, et il aimait bien Miró. Navrée. »

Elle s’incline doucement, ne distingue sous l’eau trouble que les lignes droites du haut de ses hanches. Sans trop tarder, elle se redresse, lentement. Sur son front, une mèche de ses cheveux glisse. Elle est humide, elle s’accroche au bout de sa lèvre. Elle doit vraiment couper ses cheveux. Du bout d’un doigt, elle range ses cheveux derrière son oreille.

« Je ne voudrais surtout pas vous troubler davantage pendant votre soirée, j’en ai déjà assez fait. Mais si vous voulez rester moins seul dans l’eau chaude, là-bas, il y a un coin de rochers plus isolés. Je le partage avec vous, c’est un secret. Pour me faire pardonner de vous avoir confondu avec quelqu’un d’autre. »






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MessageSujet: Re: ▷ Vous aimez Miró ? Ven 18 Mar - 13:42
Kishinozono Tetsuya
__Géométrie. C'est bien le mot qui caractérise le plus l'artiste, derrière son esquisse. Cet art à la fois doux et brut. Cette expression qui transperce le cœur.

__« Vous m'aviez déjà vue ? »

__Une bien drôle de question qui mérite réflexion. Son visage couleur crème ne lui donne aucun souvenir sur une quelconque rencontre. À dire la vérité, son visage est un véritable mystère. Le barbu n'avait, jusqu'au jour d'aujourd'hui, jamais vu une demoiselle aussi charmante. La couleur de ses cheveux, d'un noir profond, ressemble au ciel nocturne qui surplombe le monde actuellement. Les yeux de la jeunotte, semblable aux étoiles qui illuminent le ciel. D'une beauté éclatante, se dit-il.

__Le silence semble pesant, à quoi peut-elle bien penser ou même réfléchir ? L'individu l'ignore et il aimerait bien connaître cette personne, qui l'intrigue de plus en plus. Qui est-elle ? Que fait-elle ? Qu'espère-t-elle ? Tant de questions. Pour combien de réponses ? Ainsi soit-il, l'œil bleu contemple la magnifique silhouette de cette femme. Une peau à l'apparence douce, des cuisses d'un diamètre acceptable. Une poitrine qui laisse rêveur. Impossibilité de décrire les fesses de cette foudroyante frustre l'âme d'un quadragénaire en plein sentiment de découverte. Il hurle intérieurement. Il jalouse la pierre noyée dans l'eau du bain, de sentir une chaire intime du corps humain. Il exècre cette maudite serviette qui cache les formes de la belle, enveloppée par la vapeur malgré la fraîcheur que le souffle du vent procure.

__Chieko
__Un nom ou un prénom. Une image ou une peinture. Quelle est cette douleur qui survient, de manière soudaine ? Ces picotements qui agressent l'œil invalide de l'homme. Ce sentiment de vide qui s'installe petit à petit. Une bêtise se produit ou se produira peu de temps après. Ce même sentiment qui ne pointe pas le bout de son nez lorsque quelque chose de plus grave se produit. Un vaste souvenir envahit l'esprit, la main collée contre la paupière close.  Elle part. Non, il ne faut pas qu'elle parte. Le regard de l'être à la chevelure éclatante sous le rayon de la lune, agresse de manière délicate, le visage de la grue. Une magnifique grue, majestueuse et studieuse. La longue mèche présent sur le coin des lèvres, dégage un sentiment érotique. Un érotisme courtois. Cependant, celle-ci se déplace pour glisser derrière cette oreille à la fois enfantine et adulte.

__La souffrance devient constante. Les picotements se font intenses et l'image se construit peu à peu. Un mauvais souvenir refait surface. Il est vingt-trois heures. Il a neuf ans. La pluie s'abat depuis environ le début de la journée. La ruelle est sombre et il est difficile de distinguer l'ombre de la lumière. Le bruit des pas s'enfoncent dans l'orifice de ton oreille droite. Il est trop tard. L'ennemi prive l'utilité de l'œil gauche d'un blondin un peu trop sûr de lui. Le sang s'écoule le long de la joue, reste un temps certain au bout du menton, avant de se laisser tomber dans une lente chute. Puis, plus rien. L'instant s'efface. Une main à la peau sèche empoigne un doux poignet. Une odeur s'engouffre dans les narines. Un parfum gracieux, fait de pèche et de mangue. L'éclat de saphir bavarde avec l'iris or. Mais la couleur bleue se tourne vers le corps nu d'un brin de femme aux cheveux longs. Panique dans le cockpit. Il n'y a plus personne autour. Le plaisir de discuter avec une pareille personne perturbait à un tel point les sens d'un homme, pour qu'il ne remarque pas le mouvement de l'eau qui signe le départ de la troisième personne ?

__« N-Ne partez pas... Je veux dire... Votre présence ne me dérange pas. »

__L'imposante carrure se lève afin de prendre la serviette. Celle-ci retourne autour du corps du coquelicot. Voilà que cette petite abeille se retrouve dans une tenue décente. Pendant que le tigre, les mains sur les épaules de la personne dos à lui, n'ose faire preuve de brutalité. Il reste là, comme une poutre, pendant quelques secondes. Le temps suffisant pour faire le vide.

__« Je suis fort désolé pour ce moment désagréable... Je répondrai à toutes vos questions, pour me faire pardonner. Y compris les plus intimes... »
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