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MessageSujet: ▷ We'll do it our way. Lun 14 Mar - 16:56
Chieko Ikeda

We'll do it our way.


« Ah. Déjà midi. »

Il fait beau dehors. Elle entend les passereaux dans le jardin, et si elle se concentre un peu, elle peut écouter quelques instants la douce chanson de la fontaine. Sur son bureau, un rayon de soleil trace une large bande de lumière sur le dossier qu’elle tient clos devant elle. Avec son stylo, elle joue à faire grandir et rétrécir une ombre à la forme indistincte. Déjà midi, et toujours pas de gamin à l’horizon.

« J’ai faim. »

Son ventre gargouille, et elle noue le bout de ses doigts fins dans le cachemire de son pull, là, juste au-dessus du nombril. Son rendez-vous n’est pas là, mais elle se rassure comme elle peut. Elle aussi elle est souvent en retard, parce qu’elle se perd, ou qu’elle oublie ses clés. Et puis, c’est pas comme si elle avait d’autres rendez-vous après. Finalement, son poste était plutôt tranquille, elle n’avait qu’à rencontrer son minot quelques heures par semaine et le reste du temps elle pouvait s’atteler à son occupation préférée : acheter des chaussettes sur internet.

Sous ses ongles soigneusement vernis, elle fait tinter la tasse de faïence vide. Son esprit divague, et elle fixe le mouvement régulier de ses doigts, dont le rythme assourdissant écrase tout cohérence de ses pensées. Il y avait du thé dans cette tasse. Un thé à l’orange qu’elle pensait proposer à son mioche quand il arriverait, à l’heure prévue. Il y a précisément une heure et une trois putains de minutes. Elle lève les bras vers le plafond blanc de son horrible bureau impersonnel et se laisse lourdement tomber sur son siège. Il se balance dangereusement, et elle se dit d’un air serein qu’elle aurait pu passer par la fenêtre, se rompre le cou et alors son gamin aurait été bien emmerdé de se retrouver seul dans le bureau vide, tout ça parce qu’il était en retard.

Vous êtes sûre ?

Fini de battre la mesure sur la tasse, elle fait claquer le post-it vert qui dépasse du dossier. Elle adore ces post-it. C’est le plus joli vert qu’elle connaisse, et ils sentent bon. Celui-là est griffonné d’une multitude de lettres, de chiffres et de signes dans lesquels elle ne trouve aucun sens. Mais elle s’en fiche, il sent encore bon la colle sucrée des post-it verts.

« Vous êtes sûre que vous voulez ce dossier ? »

Elle aime ce post-it qui dépasse d’un dossier abîmé. Il avait vécu, ce dossier, il s’était baladé, et les coins se déchiraient. On n’avait pas pris le temps de changer le papier cartonné, on l’avait gribouillé, et il était tenace, parce qu’il était passé entre ses doigts.

« Vous êtes toute fraîche, je ne sais pas si… Enfin bon, ce n’est pas un démon, mais Toru est un cas… Délicat. Vous n’avez même pas lu le dossier. Vous devriez réfléchir. »

Elle aime ce post-it vert, elle veut se dossier là. Si elle se souvient bien, elle n’avait pas répondu, elle avait simplement souri en haussant les épaules. Toru. Elle trouve que c’est un joli prénom, il est clair. Elle le lit dans le kanji tapé sur le dossier froissé. A quoi il peut bien ressembler, Toru ? Elle le saurait, s’il daignait se pointer dans son bureau.

Elle ne peut même pas imaginer qui il est. Il n’est qu’un dossier, dans lequel la photo a au moins dix ans. Il n’est qu’un nom tamponné sur du papier, et quelques feuilles volantes de rapports couverts de fautes qu’elle survole en attendant qu’il arrive. Il est 12h18, et Toru n’existe toujours pas vraiment. Il n’a même pas de voix. Elle pourrait bien rappeler, mais la première tentative avait été si peu concluante qu’elle n’a pas envie de réitérer l’expérience.

« Oui bonjour, je m’appelle Chieko, Chieko Ikeda, et je suis votre… Ta… Enfin tutrice, quoi. Je voulais savoir si tu… Vous… 11h00 dans mon bureau à l’orphelinat jeudi, ça te… Enfin ça convient ? »

Et il avait raccroché. Elle était restée pantoise, suspendue à son portable. La tonalité agressive et incessante de la fin de l’appel a résonné longtemps. Les bras lui en tombaient. Quel petit con de me… Elle expire avec force. Il est temps d’abandonner. Il ne viendra pas, elle le sait. Tant pis, elle prendra un autre dossier, sans post-it vert, mais avec un gamin qui existe pour en vrai, cette fois ci.

« Merde. »

Ça lui échappe, et elle voudrait bien se lever de son bureau, mais elle est coincée la par sa conscience, qui lui souffle silencieusement de rester là jusqu’à ce que débile immature se pointe, qu’elle pouvait bien attendre aussi longtemps qu’il le faudrait, la tête tenue par ses mains aux longs doigts fins. Elle veut pleurer, Chieko. Elle veut pleurer et hurler qu’elle n’a pas mérité qu’on ne croit pas en elle.

Elle ne s’attendait pas vraiment à ce que la porte s’ouvre maintenant, et qu’un grand dadet à l’air contrarié fasse irruption dans la pièce.

« Toru… Je suppose ? »

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MessageSujet: Re: ▷ We'll do it our way. Mar 15 Mar - 1:20
Toru Ozawa



I do not need you, I do not want you

Toru x Chieko



Il a d'abord cru à une mauvaise blague. Le genre de plaisanterie pas drôle que l'on fait quand même, parce que ça ne fera rire que nous. La voix de cette femme au téléphone, une femme qu'il ne connaissait pas, a résonné à son oreille, l'invoquant, le convoquant, le priant de ramener ses fesses a une certaine heure à un certain endroit. Il s'est demandé si on se foutait de sa gueule derrière cet ordre hésitant. Il s'est retenu de rire, difficilement, a simplement raccroché et jeté son téléphone par terre, dans une pile de linge sale, enfonçant son visage dans son oreiller. Qu'on ose le réveiller si tôt, c'est déjà quelque chose. Qu'on ose le réveiller pour lui dire de la merde sans en plus réussir à articuler, ça a le don de le faire chier.

Toru grogne dans son coussin, tape du poing sur son lit. Il peut être énervé autant qu'il veut, ça ne changera rien au fait que maintenant, il est incapable de se rendormir. Alors il se retourne, roule sur le côté jusqu'à se laisser tomber par terre, s'écrasant presque face contre sol, mais non. Il amorti la chute de ses mains, tend ses jambes et ses bras puis enchaîne, une dizaine de pompes, juste comme ça, pour évacuer ou en tout cas canaliser sa mauvaise humeur matinale.

Ensuite il se redresse, se gratte le ventre et baille en avançant vers son miroir, shootant du pied dans une canette vide qui traînait par terre. Il se regarde, se jauge, se juge. Il a des petites cernes sous ses yeux : couché trop tard, levé trop tôt. Il regrette déjà sa soirée d'hier. Il avait passé du temps en bonne compagnie. Oui, très bonne. Toru sourit, tapote son bas-ventre du bout des doigts. Il est plutôt fier de lui. Mais la réalité vient le rattraper, l'arrachant à ses souvenirs de folles nuits. Qui l'a appelé, en fait ?

Toru délaisse son image de jeune homme bien fait et s'accroupit pour chercher son portable parmi les cadavres de vêtements sales, d'emballages vides, de mouchoirs usagers et de mangas dangereusement empilés les uns sur les autres, prêt à s'effondrer. D'ailleurs, certains bientôt viennent glisser et s'étaler sur le sol, après un mouvement trop ample du brun qui a ramassé et retourné un sweat puant. Il ne prête aucune attention aux bouquins renversés, pourtant, car ses yeux viennent de trouver ce qu'ils cherchaient : son téléphone, à découvert après être tombé de son haut sale. Il ramasse l'appareil, allume l'écran, parcours la liste des appels. Il ne connaît ni ne reconnaît le numéro.

Toru réfléchit, essai de se souvenir de la conversation, mais il a déjà quasiment tout oublié. Il se rappelle seulement la voix d'une femme, une voix qui manquait d'assurance. Un truc en rapport avec l'orphelinat, non ? Peut-être. Il verrait, plus tard. Là, il avait faim. Après, il irait courir. Et peut-être qu'enfin, il y réfléchirait.


***


Quand plus tard, Toru revient dans sa chambre, il se sent refait, en forme. Courir lui a fait du bien, manger encore plus. Après il y a eut la douche et ça a été l’apothéose, la cerise sur le gâteau, le bonheur suprême. Il se sent relaxé, sifflote même en se dirigeant vers son armoire, une serviette autour de la hanche, une autre dans ses cheveux qu'il vient descendre et tirer autour de son cou. Son corps est encore un tantinet humide, ça ne l'empêchera pas d'enfiler quelque chose, vu la saison, il a déjà hâte d'être au chaud. Il se demande ce qu'il va bien pouvoir porter. Il ne bosse pas ce soir, il n'a rien de prévu aujourd'hui et…

« Ah merde, c'est vrai, l'autre cruche, p'tain. Complètement zappé. »

Le rendez-vous. Enfin « rendez-vous », c'était vite dit. Cela ressemble plutôt à une convocation foireuse que le brun n'a eut aucun mal à ignorer. Il grimace. Il n'a pas envie. Pas du tout. Son regard obscur se pose sur son réveil : c'est déjà midi passé. Il ne se rappelle même plus l'heure à laquelle il est censé rejoindre cette mystérieuse personne. Il réfléchit, encore, alors qu'il enfile un vieux jogging bleu. Rien. Il sèche une dernière fois ses cheveux, frotte énergiquement sa tête : ça l'aidera peut-être à se souvenir ? Au moins son nom ou son rôle ? Ah oui. Quelque chose lui revient. Enfin.

« Tutrice hein ? Putain de conneries, c'trop tard pour moi. Ils peuvent pas me foutre la paix !? »

Toru serre la mâchoire et fronce les sourcils, il cesse lentement de faire passer la serviette sur sa tête, la laissant pendouiller de chaque côté de son visage qui s'est assombri. Ces cons d'adultes, ils avaient l'art et la manière de vouloir l'embêter, toujours au mauvais moment. Dans deux ans à peine, il sera libre de faire ce qu'il veut de sa vie, alors pourquoi gâcher du temps et de l'argent pour sa poire ? Embaucher une grosse truie incompétente qu'il aura certainement sur son dos quatre-vingt-dix pourcent de son temps. Il y avait des mômes, des plus petits qui, eux, avaient vraiment besoin de quelqu'un. Une personne qui veillerait sur eux, leur donnerait de l'amour, les aideraient à avancer. Mais non. Ces abrutis décident de venir l'emmerder, lui.

Le jeune homme attrape la serviette, la balance contre son lit et une espèce de rugissement quitte sa gorge alors qu'il s'empare d'un haut léger à rayures qu'il enfile, venant rajouter par dessus une dernière couche de vêtement, sous la forme d'un vieux pull gris bien froissé. Il est habillé très « confort », n'a pas l'intention de faire mieux. Pourquoi après tout ? Ça ne prendrait pas trois plombes pour persuader cette godiche qu'il n'avait pas besoin d'elle. Ensuite, il retournerait dans sa chambre, se vautrerait dans son lit et regarderait la petite télé qu'il s'était récemment acheté. Moment de détente, promesse d'abrutissement devant des animes. Ou bien mater un DVD ? Un bon hentaï, une bonne branlette et après ça, il pourra à nouveau passer une belle et glorieuse journée.

Toru inspire, expire, s'étire puis enfin se décide. Il quitte sa chambre et d'un pas nonchalant, traverse les couloirs, descend les escaliers qui le mènent au grand hall de l'orphelinat. Arrivé sur place, il enfouit ses mains dans ses poches, salue les quelques gamins qu'il croise d'un signe de tête et ignore royalement le peu d'adultes qui osent encore lui adresser des sourires ou lui montrer de l'intérêt.

Le grand brun débarque finalement dans l'aile remplie de bureaux. Le plus difficile maintenant, c'est de trouver celui de l'inconnue qui l'a dérangé ce matin. Toru lit les kanjis sur les portes, pas tous, car certains lui sont déjà familiers, il ne s'attarde que sur ceux qu'il n'a jamais vu, tout en essayant de se remémorer la brève présentation de sa pseudo-tutrice.

« C'est quoi d'jà son nom à l'autre ? Chi… Chika Ide… Ideko… Ikedo… P'tain, je sais plus. »

Le seul nom qu'il trouve enfin, qui ressemble approximativement à ses souvenirs, est inscrit sur une petite plaque accrochée à l'une des portes. C'est, en fait, un simple bout de papier scotché sur l'étroite pancarte : visiblement, le poste de la bonne femme est tout récent. Dommage pour elle, ça ne durera pas. Il ouvre la porte, d'un grand geste et ses yeux se posent sur la fameuse Chieko, Ikeda Chieko, comme l'écriteau indiquait. Le visage de Toru se durcit alors qu'il découvre ce petit bout de femme, qui n'a pas l'air bien plus âgé que lui.

« Toru… Je suppose ? »

Il ne répond pas. Sa main se lève, vient tapoter le morceau de mur au-dessus de l'encadrement de la porte. Il hésite à entrer, pense que ça n'en vaut même pas la peine. Mais en fin de compte…

« Ouais. »

Il dit, d'un ton las, ennuyé. Il est si grand, il doit presque se baisser alors qu'il consent à dépasser l'entrée et faire quelque pas dans le bureau. Il est un peu curieux, en fait. Parce que cette fille, vraiment, on pourrait croire qu'elle a son âge. Alors il ne comprend pas. Qui était l'imbécile qui l'avait mise à ce poste ? Il s'attendait à voir une vieille femme acariâtre, le genre qui vous juge derrière ses lunettes et qui coiffe ses cheveux gris d'un petit chignon très appliqué. Mais non.

« Je suis venu, mais j'reste pas. J'en ai un peu rien à foutre de cette histoire de tutrice, j'ai besoin de personne... »

Commence à expliquer Toru, de but en blanc, de sa voix grave, son ton insolent, pendant qu'il vient poser lourdement ses fesses sur le bureau. Une odeur, très vite, remonte jusqu'à ses narines. Les effluves sucrées, acidulées, de l'orange et de l'agrume.

« … surtout pas une gamine dans ton genre. »

Il termine. Mais l’intonation, bien que toujours aussi désagréable et accablante, s'est légèrement apaisée. Le parfum du thé infusé dans la tasse réveille ses papilles. Il préfère manger que boire, mais tout était bon à ingurgiter. Il lorgne sur le breuvage, mais son regard noir dévie vers un dossier, son dossier. Il le reconnaît, il l'a vu passer dans tellement de mains. Ses grands doigts viennent se poser dessus et d'un geste brut, décidé, volontaire, le jeune homme repousse l'objet, le faisant tomber du bureau.

« Sa place est aux archives. Ou dans une poubelle. »

Il commente, ses yeux venant se poser sur la jeune femme brune, cette fois. Il la détaille mieux, maintenant qu'il est plus près. Ses cheveux bruns, sagement coiffés. Ses grands yeux ambrés. Ses petites lèvres. Les doux traits de son visage pointu. Elle est simple, mais jolie. Le genre de fille que Toru n'aurait aucune gêne à draguer, malgré son « cœur prit ». Malgré, aussi, le fait qu'elle soit une adulte. Il l'aurait croisée dans la rue, ça n'aurait pas été une évidence pour lui.

Mais il ne la séduira pas, vraiment. Parce qu'il ne l'aime pas, il l'a décidé. Pour ce qu'elle a dit, pour ce qu'elle a fait, il ne peut pas l'apprécier. Elle n'est rien d'autre qu'un obstacle, une bavure, une erreur. Elle n'existe que pour lui nuire. Ce n'est pas de sa faute, pas entièrement. Toru ne veut rien savoir. Sauf, peut-être, une chose. Il se penche sur ce joli visage de poupée, son regard cherchant à sonder celui de la demoiselle. Il demande, d'un ton inquisiteur :

« Par quel putain de concours de circonstance une jeunette comme toi s'est-elle retrouvée à devoir s'occuper d'un cas comme moi ? C'est absurde. Ça ressemble plus à du bizutage, qu'à une vraie fouttue décision réfléchie. Des conneries. »





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MessageSujet: Re: ▷ We'll do it our way. Mar 15 Mar - 14:29
Chieko Ikeda

We'll do it our way.

Toru s’élève devant elle, immense dans le cadre de la porte qui semble minuscule. Sa couleur, c’est le bleu, Chieko le sait. Ça se sent. Toru est très grand, on dirait que son corps n’a jamais voulu cesser de s’élever vers les cieux car ils sont bleus. Chieko le regarde avec attention. Il râle, il a le blues d’être encore là. Sur son cou pâle, elle voit une veine bleutée battre la mesure de son cœur. Il est énervé, et un frisson parcourt l’échine de la jeune fille. Les mots du conseiller de l’orphelinat résonnent, et elle baisse les yeux un instant. Toru n’est pas un cas délicat. Il ressemble plutôt à un garçon délicat. Est-ce que c’était ça qu’il voulait dire, quand elle a pris le dossier ? Il joue de la musique, sur la porte, quelques notes rythmées malgré lui. On dirait la batterie d’un blues qui Chieko écoute le mardi soir, avec un whisky qu’elle n’aime pas. Toru hésite, dans ses vêtements froissés, leurs regards se croisent mais ne se disent rien. Elle, elle sourit. Elle est contente qu’il soit venu, du moins elle s'efforce d'y croire. Maintenant, elle sait que la couleur de Toru, c’est le bleu.

« Ouais »

Il a la voix azurée, mais elle est rauque et mal réveillée. Pourtant, Chieko sait que cette voix chante, et qu'elle retient des larmes contrariées. Il a l’air contrarié. « Je suis désolée de te faire venir ici, c’est le protocole », pense-t-elle. Mais elle est heureuse de le voir là.
Toru est beau, grand et sec, comme un roseau. Même s’il n’émane que de la colère noire, il scintille de beauté. Il n’a pas vraiment changé, si on le compare à la photo de son dossier. A vue de nez, dix ans séparent les deux garçons, mais ils sont beaux tous les deux. Les sillons des larmes silencieuses qui ont roulé sur les joues de l’enfant ont disparu des joues du jeune homme, qui s’avance dans le bureau. Son pas est lourd, presque hésitant. Il ne s’assoit pas, Chieko pointe la chaise du bout de son doigt fin. Mais il décline, préfère assommer le bureau, sur lequel il pose son cul qu'il croit royal. Chieko adore le mot "cul", elle aime le dire. Mais elle n'aime pas trop quand une paire de fesses est posée au mauvais endroit.

« J’suis venu, mais je reste pas. »

Elle a ri, d’un rire doux et attendri. Non, le rendez-vous n’allait pas durer des heures, elle avait trop faim. Elle a ri une seconde, une toute petite seconde, parce que le garçon était irritant. Toru n’avait besoin de personne, c’est sûrement pour ça qu’il était quand même venu. Pour lui dire, droit dans les yeux, que j’étais inutile. « Surtout pas une gamine dans ton genre. » Chieko pince ses lèvres, inspire longuement. Il parle beaucoup, pour quelqu’un qui n’a besoin de personne. Il doit sûrement se protéger de quelque chose, mais Chieko ne sait pas encore de quoi. Elle lance la bouilloire électrique, qui se met à siffler. Elle est lente, Chieko la déteste. Mais aujourd’hui, elle lui sera d’une grande aide.

Le dossier tombe à terre, elle ne peut pas retenir un sursaut, et se retourne vivement. Où est le post-it vert ? Le post-it ne doit pas aller à la poubelle. Personne ne va à la poubelle si Chieko n’a pas décidé qu’il ne valait pas la peine de rester dans son bureau. Elle s’agace. Son petit jeu provocateur est décidément très amateur. Dans sa jupe en faux cuir rouge, elle s’accroupit, et ramasse les feuilles qu’elle a à peine lues. Peu importe l’ordre, elle glisse tout, à l’endroit comme à l’envers, dans le dossier cartonné. Tu m’étonnes, qu’il était abîmé, s’il avait été traité avec autant de mauvaise foi. Mais elle prend le soin de remettre le post-it vert à la place exacte qu’il occupait quelques secondes auparavant, et repose le dossier clos sur son bureau. Il est assis, mais il est si grand que, désormais, ils se font face et Chieko doit quand même redresser son menton pour soutenir le regard insolent du jeune homme. Allons, Toru, tes traits sont fatigués. Tes sourcils n’en peuvent plus de se froncer. Tes lèvres ont pâli à force de se pincer, de se faire mordre, de subir tes soupirs exaspérés. Par quel putain de concours de circonstances un jeunot comme toi s’est-il retrouvé abandonné de tout espoir ?

« Assieds-toi correctement. Maintenant ».

Chieko s’étonne, des fois, car sa voix est sèche. Elle soutient le regard sombre du garçon, de l’enfant qui s’agite devant elle. Quelle idée, de faire autant d’efforts pour effrayer une pauvre tutrice qui aime les post-it verts. Chieko pense que Toru fait exprès de se fatiguer autant, pour mieux dormir le soir. Elle pense qu’il appelle à l’aide tous les jours de sa vie, et que personne ne l’écoute.

« Tu t’assieds sur la chais, parce que j’ai fait du thé pour toi, que tu as plus d’une heure et demi de retard, et que j’ai très faim. Tu me dois au moins ça. Le rendez-vous ne doit pas durer longtemps, il suffit qu’on signe trois feuilles, et on pourra aller manger. »

Derrière elle, la bouilloire hurle. Elle sert un thé noir qui sent bon l’orange et le jasmin, et pousse la tasse en faïence devant Toru. Il est propre mais ses vêtements sentent le renfermé. Il est venu en pyjama. Tout laisse à croire qu’il s’en fout. Tout, sauf Toru. Son visage est très proche, quand Chieko s'asseoit, il est rouge sous ses lèvres, il ne les hydrate pas. Sa peau est claire, mais elle aperçoit une cicatrice de varicelle au coin de son œil. Il a de très longs yeux en amande, qu’il plisse pour qu’on ne voit pas qu’ils sont grands. Son nez est droit, et ses narines pincées. Il joue bien son rôle, c’est un garçon doué.

« Il y avait un post-it vert sur ton dossier, il est plus important que les autres car les autres n’avaient pas de post-it, sauf deux, qui étaient jaunes. Les post-it jaunes sont plus courants que les post-it verts. On utilise le vert pour les choses plus importantes. De toute évidence, tu es important ici, il est essentiel pour mon intégration dans cet univers professionnel que je connaisse les détails fondamentaux de l’orphelinat. Tu es un détail fondamental, tu as un post-it vert. »

Elle marque une pause, et sert une autre tasse de thé, pour elle cette fois. Elle aime quand le thé est amer, quand les gens disent « oh non, j’ai oublié le thé, il va être noir ». Elle l’aime noir et puissant, quand l’orange est si forte qu’elle brûle le palais. Sereine, elle boit une lente gorgée du breuvage qui lui brûle la gorge avec délicatesse. Entre les deux jeunes gens, un silence un peu lourd s’installe. Ses yeux dorés se redressent, elle ne tient pas à ce qu’il dise un mot de plus. Elle pense qu’elle peut le tenir quelques secondes, encore, le temps de reposer sa tasse. Elle éclaircit sa voix, et reprend avec une douceur exemplaire

« Un garçon qui n’aurait besoin de personne ne serait pas venu en pyjama. Tu sens mauvais. Ta présence ressemble à de la détresse profonde. Ou quelque chose comme de la pitié. Si tu étais dans une situation confortable tu ne ferais pas tous ces efforts pour avoir l’air si détaché de toute réalité. Je n’ai pas assez de doigts pour compter le nombre de psy que tu as dû croiser, ils te l’ont tous dit, l’ancrage serein dans la réalité est signe d’autonomie. Tu es incapable de vivre seul. Je le sais car tu ne t’es pas brossé les dents ce matin, et tu sens encore l’alcool. »

Chieko a bien conscience qu’elle n’a aucune victoire à savourer. Il saura lui répondre avec force et violence. Peut-être que Toru n’a pas l’habitude qu’on pousse les portes de sa vie, mais tout de même, oublier de se laver les dents, pour Chieko, c’est impardonnable. Elle ouvre l’un de ses tiroirs. Il grince, et il coince, elle est obligée de donner des coups dedans pour le fermer alors cette fois ci, elle le laisse ouvert. Elle ne sait pas à qui s’adresser pour le réparer. Le temps de sortir trois formulaires simples, Chieko se rend compte qu’elle est en colère. Elle en veut terriblement à Toru de ne pas être venu plus tôt, elle lui en veut de la prendre pour une idiote, et elle lui en veut aussi de se donner un air si négligé. Elle ne s’attendait pas à une rencontre très sentimentale, mais il ne lui avait pas adressé le moindre sourire. Elle n’aime pas trop les gens qui ne sourient pas, mais elle pense qu’ils ne sourient pas parce qu’ils ont peur. Elle dépose entre eux trois feuilles, trois formulaires identiques.

« Le principe est simple. Je dois te voir au moins dix heures par semaine. Si on considère qu’on peut se voir tous les jours même le week-end, ça fait environ une heure et demi par jour. Tu peux avoir deux jours sans me voir, dans ce cas, quand on se verra, on passera deux heures ensemble. Les règles sont assez souples, ça peut se faire par téléphone, si tu ne raccroches pas une fois que j’ai fini ma phrase, ou n'importe où, en dehors du pensionnat. Tu n’as qu’à signer les trois feuilles pré-remplies, et le rendez-vous est fini. Sauf si tu as des questions. Ou des réclamations. Puisque tu auras des réclamations. »

Finalement, Chieko a retrouvé ce sourire doux qui parcourt ses lèvres. Il refusera, évidemment, et elle ne mangera pas avant un bout de temps. Si elle ne mange pas à midi, elle pourra se faire un gros repas ce soir, sans culpabiliser. Elle pense à son menu, elle a envie de thaï, elle aime les beignets à la crevette grise. Elle propose le stylo à Toru, en souriant. Le stylo est bleu. Elle sait qu’avec ses beignets, elle prendra une bière, comme Toru.





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